Nos forêts pourront-elles résister longtemps aux feux ?

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Nos forêts pourront-elles résister longtemps aux feux ?

Affaiblies par les sécheresses à répétition et les attaques ravageuses d’insectes, balafrées par des incendies de plus en plus violents, les forêts de notre région souffrent. Elles éprouvent de plus en plus de difficultés à absorber le carbone. À Nîmes hier, où il venait rappeler les moyens croissants contre les incendies Emmanuel Macron a mis l’accent sur la prévention. Par François TONNEAU

Leur bourdonnement de frelons a résonné du côté des Pennes-Mirabeau, début mai. Six largages ont eu raison des flammes. Il en avait fallu beaucoup plus à la mi-avril autour de Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales, où mille hectares s’étaient mus en brasier, augurant une saison de feux à faire frémir. Depuis, les Canadair et les hélicos se sont posés, ne sortant leur nez arrondi que pour des exercices entre deux pluies bienvenues.

"La situation s’est améliorée ces trois dernières semaines, confirme Benoît Reymond, chargé de la lutte contre les feux à l’Office national des forêts (ONF) d’Aix. Ce sont des orages, donc l’hydratation des sols varie selon les lieux. Cela nous aide à resserrer les zones à risques, mais le niveau général de sécheresse reste préoccupant." Pas d’enthousiasme démesuré, donc. Observateurs attentifs des massifs sudistes, les pilotes du feu ont pris la triste habitude des paysages desséchés. "Quand je survole la Sainte-Victoire et que je vois les arbres disparaître pour laisser place à des paysages minéraux, ça me fait mal au cœur", souffle Pierre Gouin depuis le cockpit de son Dash 8. Alors que les incendies ont profité des sécheresses à répétition et d’un peu de vent pour emporter 72 000 hectares de bois et de plaines l’été dernier en France - un record absolu obligeant à l’évacuation de 60 000 personnes - toute goutte d’eau est devenue une bénédiction. Inutile de prier, toutefois. Même si la procession organisée le 18 mars pour implorer la pluie, à Perpignan, a été suivie d’une averse presque miraculeuse, mieux vaut miser sur du concret.

En réunissant les "acteurs du feu", le 28 octobre 2022 à l’Élysée, Emmanuel Macron avait joué sur les millions d’euros plutôt que les images pieuses : neuf nouveaux appareils volants, pour arriver à 47, et 3 650 pompiers en plus, une meilleure coordination des moyens et des dispositifs de prévention plus précis, alimentés par Météo France et l’ONF. À destination des professionnels, mais aussi du grand public, avec cette "météo des forêts" visible depuis hier et jusqu’à la fin de l’été, sur le site de Météo France. "La sécheresse de 2022 et ses conséquences dramatiques ont été un moment de réveil et d’accélération. Il nous fallait passer à la vitesse supérieure", indiquait hier le chef de l’État depuis la base de la Sécurité civile à Garons, près de Nîmes. Une visite de vérification et de suivi des annonces, rien de plus.

"Un rien suffit à tout enflammer"

Sous un soleil lourd, Hubert Falco, l’ancien maire de Toulon récemment condamné, lui remet un rapport nourri de 116 préconisations, parmi lesquelles la simplification des moyens et une meilleure coordination avec les élus locaux. "On a bien travaillé, je le laisse regarder cela, mais il y a beaucoup de choses importantes dans ce rapport qu’il m’avait demandé", nous glisse Hubert Falco en repartant discrètement. Emmanuel Macron, lui, multiplie les apartés et s’accorde quelques selfies avec quelques-uns des 90 pilotes du centre opérationnel aérien de la Sécurité civile. Déambulant entre les cartes météo et les drones, s’intéressant aux gendarmes qui trouvent parfois un pyromane derrière un mégot abandonné, s’accroupissant sous la carlingue d’un Canadair afin de voir les écopes, il semble loin de la politique. Entre la Moldavie et des commémorations à venir en Normandie, on observe un Président en retrait. Loin des invectives de quelques dizaines de manifestants repoussés à plusieurs kilomètres, il prend l’air.

Et cherche, à travers une problématique aussi peu polémique que les feux de forêts, à montrer qu’il se préoccupe du quotidien. "Tout se joue si on anticipe", lance-t-il. On peut évidemment y voir un message politique. La portée est plus restreinte sur le tarmac de Garons. Où l’on redit que 80% des feux sont d’origine humaine, souvent le fruit de négligences. Où l’on répète que mégots, auteurs de 90% des départs de feu en bordure d’autoroute, ainsi que les barbecues, sont les ennemis des forêts en été. "Elles sont tellement sèches qu’un rien suffit à tout enflammer", souligne un pilote. C’est comme en politique. Autant rester prudent.

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Les parades contre sécheresse et maladies

De son salon sur les hauteurs d’Embrun, Hervé Gasdon garde un œil attendri sur la forêt de Boscodon. Depuis peu à la retraite, cet ancien forestier, affecté à la restauration des terrains en montagne, a arpenté pendant quarante-quatre ans ses sapinières épaisses, ses futaies de hêtres, d’érables et de mélèzes, où l’on peut apercevoir des tétras-lyres. Une gestion mesurée pour l’une des 17 forêts d’exception françaises. Mais qui, face aux bouleversements climatiques, ne fait pas exception à la règle. "La forêt sera toujours là, mais elle souffre plus qu’avant, assure celui qui préside désormais l’association France Nature Environnement (FNE) dans les Hautes-Alpes. On voit les conséquences des sécheresses successives qui fragilisent les arbres. Épicéas et sapins meurent plus vite qu’avant. Les arbres résistent moins, les résineux brunissent ou deviennent marron. Et les insectes comme la chenille processionnaire s’attaquent plus facilement aux pins."

Le tableau n’est pas gai et semble s’assombrir un peu plus vite chaque année. "C’est la première fois depuis vingt-cinq ans que je vois un tel niveau de dépérissement", calcule Benoît Reymond. Lui est agent de l’Office national des forêts (ONF) à Aix, chargé de l’innovation et de la lutte contre les incendies. Depuis 2017, les poussées du réchauffement climatique sont de plus en plus sévères. Les pins sylvestres sont les plus touchés dans l’arrière-pays. Certes moins que leurs cousins dans les Landes, victimes aussi de la monoculture et des coupes rases pour la production de bois de chauffage ou de mobilier. La situation est telle que certaines forêts ne parviennent plus à séquestrer le carbone. Et même, dans des cas particuliers, à en rejeter, ce qui va à l’encontre de nos idées reçues, ainsi que l’explique le chercheur avignonnais à l’Inrae, Nicolas Martin (voir ci-dessous).

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Face à une telle accélération des attaques, les arbres tentent bien de se défendre. Lentement, à leur façon. "Ce qui m’a frappé en 40 ans, reprend Hervé Gasdon, c’est de voir une partie de la forêt, sapins et mélèzes notamment, grimper en altitude pour chercher la fraîcheur." "Elle s’adapte, précise Nicolas Martin, mais pas assez vite par rapport au changement climatique." Le besoin de la main humaine se fait sentir dans le bon sens, cette fois. En mélangeant des graines ou des glands venus de versants plus exposés au soleil ou en associant les essences, les forestiers parviennent à renforcer les plantes. Un travail de minutie, certains arbres ne parvenant pas à cohabiter. Les spécialistes plaident aussi pour ne plus planter des parcelles de même âge, de façon à ce que les arbres grandissent différemment et s’entraident. Une manière, aussi, d’éviter que les chamois et autres cervidés ne mangent toutes les jeunes pousses.

"L’objectif est d’arriver à des futaies plus naturelles avec des essences et des âges différents, pointe Hervé Gasdon. La forêt se régénère mieux". Les technologies permettent aussi d’appuyer les efforts de la nature. "Grâce aux scénarios des experts climatiques du Giec, signale Benoît Reymond, on simule la cartographie des prochaines années pour planter les essences d’arbres les mieux adaptées. On implante aussi des îlots d’avenir faits de nouvelles essences résistantes aux insectes parfois exotiques. On crée ainsi des forêts mosaïques plus résistantes".

À Nîmes, hier, Emmanuel Macron a confirmé un engagement de 150 millions d’euros, dont 66% pris en charge par l’État, via l’Ademe, pour financer des projets de reboisement. Un bilan sera fait à la fin de l’année. Les feux auront parlé.

https://www.laprovence.com/article/societe/2846940109433315/nos-forets-pourront-elles-resister-longtemps-aux-feux

Date de modification : 22 juin 2023 | Date de création : 05 juin 2023 | Rédaction : URFM